Patate chaude

THOMAS & PAULINE

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Quand Thomas vit Didier Raoult pour la première fois à la télévision, il eut un haut-le-cœur. Le microbiologiste présentait ses recherches au sujet de la chloroquine, mais Thomas n’en écouta pas un traître mot. Il était obnubilé par l’arrière-plan de l’image : derrière le professeur Raoult était accrochée une ignoble peinture à la bombe réalisée par l’artiste Jace. Sur un fond bleu turquoise, un petit bonhomme ridicule observait au microscope un virus rose fluo. Il n’en fallut pas plus à Thomas pour se ranger immédiatement dans le camp des détracteurs du professeur Raoult.

Thomas est street-artiste. Il a 45 ans et il vit à Paris.

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Pour Thomas, Jace était le Plantu du street-art : il bombait dans les rues des dessins un peu niais, avec des messages politiques mignonnets. Pire que ça, Jace était devenu ambassadeur de la compagnie Air Austral et illustrait désormais ses campagnes publicitaires. Thomas ne fut donc pas étonné qu’à l’annonce du confinement, Jace soit resté sagement chez lui à publier sur sa page Facebook des dessins à colorier pour les enfants du monde entier.

Thomas, lui, avait eu la réaction inverse. Plus que jamais, la rue devait être l’espace de la contestation sociale et politique. Et ce serait beaucoup plus facile que d’habitude : le jour, les policiers patrouilleraient en nombre pour contrôler la population, mais la nuit, la pression se relâcherait. Son intuition s’était d’ailleurs confirmée rapidement : passé 22h il n’y avait personne dans les rues à part Thomas, des SDF et des rats.

Dans la nuit du 20 au 21 mars, Thomas réalisa sa première fresque : La Liberté guidant le peuple avec un masque FFP2. Les nuits suivantes, il travailla sans relâche, porté par une énergie qu’il n’avait jamais connue.

Le 5 avril à 22h50, en sortant de chez lui pour peindre son Lapin braquant Castaner avec une arme de poing, Thomas croisa une Citroën deux-chevaux. À l’intérieur était Pauline.

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Pauline a 22 ans et vit en Auvergne. Elle intervient dans la nature dans le respect total de ses équilibres : elle y conçoit des installations éphémères, constituées de branchages et de pierres. Pauline est une artiste saisonnière : elle ne créée que la moitié de l’année, entre juillet et décembre. Au printemps, elle est toujours occupée à faire son potager.
Pour elle, l’annonce du confinement n’avait donc rien changé. Le covid-19 n’avait contrecarré aucun de ses plants.

Mais le 3 avril, quand Pauline vit sur Internet des vidéos de cerfs se promenant à Boissy-saint-Léger et de canards visitant Paris, une idée folle commença à la travailler. Si la nature revenait en ville, pourquoi pas elle ? Certes, elle devrait abandonner son potager, mais là-bas, les animaux auraient besoin d’alliés et elle mettrait son savoir-faire à leur service. Elle contribuerait à l’ensauvagement de la capitale en aidant les plantes à y pousser. Alors oui, elle prendrait des risques, elle braverait les forces de l’ordre mais tant pis, elle irait à Paris.

Pauline avait pris une journée pour préparer son départ. Elle s’était d’abord confectionné un masque maison. Elle avait opté pour des feuilles de noisetier afin de couvrir sa bouche et son nez. Et pour la couche extérieure, elle avait cousues ensemble une dizaine de plumes que les oiseaux avaient bien voulu lui laisser.
Ensuite, elle avait préparé plusieurs litres de purin d’ortie, un engrais naturel. Fortement concentré en azote, il ferait des merveilles dans les rues de Paris.

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Le 10 avril vers 23h, quand Thomas arriva devant le mur qu’il avait repéré quelques jours plus tôt, il constata qu’il n’était plus disponible. À l’endroit où il devait bomber sa Pyramide des gisants, une plante avait grimpé. Il se dirigea donc vers un autre emplacement. Mais là bas, c’était encore pire : le bâtiment avait tout simplement disparu. Un épais feuillage vert sombre recouvrait désormais chaque centimètre carré du mur. Il avait tenté de dégager un peu d’espace, en vain. Le jeune lierre se cramponnait au béton comme un enfant à sa maman.

De son côté, le seul animal que Pauline avait vu depuis son arrivée à Paris était un horrible lapin menaçant le ministre de l’intérieur avec une arme de poing. Elle n’était pas naïve, pour que la faune se sente ici vraiment chez elle, il lui faudrait beaucoup plus d’hospitalité. Pauline devrait donc redoubler d’effort et végétaliser plus rapidement les rues de la capitale. Son charisme suffit à convaincre une dizaine d’amis de la rejoindre à Paris.

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    ans la nuit du 20 au 21 avril, Thomas eut presque eu l’impression de se balader en forêt. Il était désormais illusoire de trouver un mur libre où travailler, et Thomas entreprit donc de bomber sa fresque directement sur un lierre. Mais le lendemain, en retournant voir son œuvre au grand jour, il ne reconnut rien du projet initial. La rapidité de la croissance de la plante était telle que sa fresque s’était disloquée en quelques heures.
Plastiquement, le résultat n’était pas inintéressant, mais le problème, c’est que le message délivré devenait pour le moins abstrait.

Le 30 avril, Thomas découvrit sur Instagram l’œuvre de confinement de Banksy : il l’avait réalisée chez lui, dans sa salle de bain. Sur la photographie, on voyait un lavabo, un miroir de guingois et des dessins de rats. Si Banksy lui-même avait délaissé la rue pour le bathroom-art, tout était foutu.

Dans la soirée du 1er mai, Thomas sortit à nouveau pour peindre, mais sur place, il fut pris d’un découragement. Ses muscles se relâchèrent. Ses épaules s’affaissèrent. Il baissa lentement la tête et son regard tomba au sol.
Ici, les lierres avaient fissuré le trottoir et commencé à soulever les pavés. Thomas constata qu’il n’avait qu’à se baisser pour en ramasser.

Sur le chemin du retour, il en lança un sur la vitrine de la BNP.

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