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RUDY

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Patate chaude

Rudy est un plasticien reconnu. Ses œuvres se caractérisent par le rapport très particulier qu’elles nouent avec le public : des formes où le ludique le dispute souvent au malaisant.

L’installation qui avait donné un coup d’accélérateur à sa carrière s’intitulait L’appartement. Le Palais de Tokyo lui avait confié un espace conséquent qu’il avait aménagé comme un intérieur domestique classique. Cet appartement était pourvu de tous les objets d’usage courant, avec une caractéristique particulière : chacun de ces objets était un produit dérivé de La Joconde. Mug, tapis de souris, rideau de douche, coussins, cache-pot, abat-jour, râpe à fromage, L’appartement de Rudy était constellé du regard de la Joconde qui, comme chacun sait, a le talent de suivre des yeux quiconque passe à sa portée.

Dans la dernière salle de son installation, les visiteurs découvraient des dizaines d’écrans diffusant les images filmées en direct dans L’appartement. Rudy avait intégré dans les Jocondes des capteurs vidéo sensibles aux mouvements, qui réagissaient au moindre déplacement des visiteurs.

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Au cours des premières semaines du confinement, Rudy avait été sidéré par la réaction des institutions culturelles. Théâtres, musées, lieux d’art contemporain, tous avaient développé une offre culturelle numérique. Ces politiques de circonstance étaient variées dans leurs formats mais avaient le point commun d’être gratuites. Entre les captations de spectacle, les lectures en direct, les « un jour, une œuvre » et autres visites virtuelles en 3D, Rudy était certain que les gens avaient désormais accès à beaucoup plus de culture qu’en temps normal, et surtout : à domicile

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Le 8 avril, Rudy se remémora un souvenir marquant. Vers l’âge de 7 ans, il avait emprunté une large cocotte à sa mère et y avait jeté tous les aliments préférés de son petit frère : fraises tagada, pommes frites, nutella, coquillettes, banane, jambon et mayonnaise. Il avait touillé des heures, jusqu’à ce que chaque ingrédient se soit parfaitement fondu dans les autres. Bien sûr, il n’y avait pas touché, mais son petit frère : oui.

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La stratégie lui était parue grossière. Car les institutions culturelles allaient profiter du confinement pour collecter une masse de données phénoménale sur les publics. Certes, elles le faisaient déjà en temps normal en scrutant leurs chiffres de fréquentation, mais là, elles allaient pouvoir obtenir des données beaucoup plus fines, et surtout : individuelles. Thématiques artistiques les plus appréciées, temps d’attention moyen d’un spectateur, horaires auxquels les gens sont les plus réceptifs à l’art : quelques algorithmes commandés à une start-up suffiraient à dresser un portrait robot de la programmation idéale. Les institutions culturelles pourraient ainsi adapter leur politique, comme un supermarché proposerait des réductions en traquant les préférences de ses clients via une carte de fidélité.

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Cette cruauté lui était restée, jusqu’à aujourd’hui. C’est pourquoi, le 8 avril 2020, Rudy décida de consacrer l’intégralité de son temps à hacker les données dont disposaient désormais les musées, théâtres et autres lieux culturels. Son projet était le suivant : concevoir une installation-performance agrégeant les dix œuvres ayant collecté le plus de succès au cours des dernières semaines.

Le top-ten de ces œuvres comprendrait-il une performance avec des gens nus, une vanité ou une pièce avec Michel Galabru ? Un monochrome blanc, un spectacle en tutu ou la sculpture géante d’un inconnu ?

L’avenir le dirait. Mais Rudy brûlait d’impatience à l’idée d’entamer la création de son œuvre.

Son « Monstre », comme il l’avait d’ores et déjà nommée.