Patate chaude

JULIE

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Julie est artiste contemporaine. Le moteur de sa pratique artistique, c’est l’imprévisible. Son travail a toujours laissé la place à l’incertitude, elle a toujours attendu (cherché ?) l’évènement perturbateur.

Déjà, au concours de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-arts, Julie avait posé toutes les bases de son rapport à la création. Pour l’oral, elle avait présenté une performance qui s’était déroulée de la manière suivante :

– Elle avait peint en live une toile d’1 mètre sur 1 mètre, avec de la peinture glycéro ;
– elle était montée en haut d’un escabeau, sa toile à la main ;
– elle avait laissé tomber la toile au sol ;
– elle était descendue de l’escabeau ;
– elle avait longuement disserté au sujet des sœurs Tatin, pour arriver à la conclusion qu’elles étaient la seule référence artistique valable du siècle dernier ;
– elle avait quitté la pièce, emportant la toile, et laissant sur la moquette de la salle d’honneur une tâche encore fraîche, mais déjà parfaitement indélébile.

Dans l’entrebâillement de la porte, elle avait spécifié que la toile aurait très bien pu tomber de l’autre côté. Et, citant le scientifique Richard Feynman: « La nature elle-même ne sait pas par quel trou va passer l’électron ».

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Quand le confinement a été décrété, Julie était dans la rue, à quelques 800 mètres de chez elle. Une amie lui a appris la nouvelle par texto. Elle a pris ça comme un jeu, un genre d’ « 1, 2, 3 SOLEIL ». Au mot « soleil », ne plus bouger, rester sur place. Se laisser cueillir par l’imprévu, respecter sa décision sans chercher à s’arranger avec.

Elle a levé la tête, aperçu une pancarte à une fenêtre, identifié un logement vacant, y a pénétré par effraction, et s’y est installée. Le confort serait spartiate, mais elle irait s’aérer au lavomatique et au supermarché.

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La dernière œuvre de Julie, réalisée quelques semaines avant le confinement, était exposée dans un centre d’art à Paris. Elle s’intitulait « Deux trèfles ». Le premier trèfle (à quatre feuilles) était posé au sol, monumental : il s’agissait d’une sculpture en céramique, de deux mètres sur deux, qu’elle avait fait réaliser par les étudiants de l’école de Limoges. Le second trèfle était en plomb et ne comptait que trois feuilles. Il était suspendu au plafond, au dessus du trèfle à quatre feuilles, et la corde qui le retenait avait été en partie sciée, le soir du vernissage.

Avant l’exposition, Julie avait mis en vente le trèfle en céramique. Un collectionneur en avait fait l’acquisition et avait par là même accepté l’expérience proposée par l’artiste : le 4 avril, au dernier jour de l’exposition, il repartirait avec son trèfle intact ou réduit en miettes, selon que le hasard aurait fini de ronger la corde retenant le trèfle de plomb, ou pas. Julie avait procédé à de nombreux tests, et elle savait que tout se jouerait dans les dernières 72h de l’exposition. Mais ni elle ni personne ne pouvait savoir précisément quand la corde lâcherait.

En somme, elle avait créé de l’incertitude artificielle.

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Le 25 mars, Julie avait pris ses marques dans son nouvel environnement, mais restait impatiente de retrouver sa vie d’avant. Elle était surtout soucieuse de son exposition. Le vernissage avait eu lieu le vendredi 13 mars. Nous étions maintenant au 7ème jour du confinement et le trèfle de plomb était donc suspendu au dessus du trèfle en céramique depuis 12 jours.

Si les calculs de Julie étaient exacts (c'est-à-dire, si les propos d’Edouard Philippe étaient fiables), l’exposition devrait rouvrir dans une semaine, ce qui laisserait encore le temps au public de la découvrir. Et au collectionneur d’assister à son dénouement.

Le prolongement du confinement jusqu’au 15 avril déstabilisa Julie : à cette date, le trèfle en céramique serait nécessairement détruit. L’incertitude qu’elle avait créée artificiellement avait été balayée par l’imprévisibilité de la nature. Et le fait est qu’elle avait du mal à le supporter.

Par téléphone, elle avait fait part au collectionneur de ses doutes. Il lui avait répondu longuement, en l’encourageant à rebondir. Lui, en tant que PDG d’une grande entreprise, il avait toujours su transformer l’inattendu en avantage concurrentiel. Ses usines françaises, habituellement occupées à fabriquer des vêtements de luxe, avaient été temporairement reconverties pour produire des masques grand public. Selon lui, dans un environnement incertain, l’essentiel était de rester agile.

Julie aurait aimé lui répondre qu’elle lui parlait depuis un appartement vide dont elle n’était ni locataire, ni propriétaire, qu’elle avait transformé le confinement en performance. Mais ça, c’était l’histoire qu’elle s’était racontée. Car à l’annonce d’Edouard Philippe, Julie était rentrée chez elle, avait rapidement fait ses bagages et rejoint la résidence secondaire de son compagnon, en Normandie.

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Vers la fin avril, Julie avait été contactée par le centre d’art parisien. La directrice voulait préparer quelque chose de spécial pour le déconfinement et avait donc demandé à Julie de lui faire part de sa vision du monde d’après. Julie ne serait pas payée pour cette contribution, mais le format était libre, elle pouvait tout aussi bien écrire un texte que réaliser un dessin.

Mais plus elle avait tenté d’imaginer le monde d’après, plus elle avait eu l’impression de s’éloigner du monde « tout court ». Après avoir pris ses distances avec Paris à la mi-mars, c’était désormais la terre ferme qu’elle quittait. Julie avait d’abord vu la Normandie verdoyante depuis le ciel, puis ce paysage s’était estompé, pour disparaître sous une épaisse couche de nuages.

Partir, cela avait quelque chose de rassurant. Dans l’espace, Julie avait renoué avec quelques certitudes. Vu d’ici, rien ne différencierait le monde d’après de celui d’hier.

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