GEORGES

Patate chaude

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« Bordel mais Sibeth Ndiaye elle essaye de faire rentrer dans une bouteille des trucs plus gros que ce que la bouteille peut contenir ! » cria Georges à sa femme, le 20 mars 2020.

La porte-parole du gouvernement venait d’exprimer sa position au sujet du port du masque, et de fait, sa stratégie était celle du « plus c’est gros, plus ça passe ». Mais Georges n’était pas d’accord. Il connaissait la délicatesse nécessaire pour faire passer un paquebot dans le goulot d’une bouteille d’Heineken. Les gens n’allaient pas avaler n’importe quoi si facilement. Les bouteilles non plus.

Georges est à la retraite. Il vit à Brest. Depuis qu’il est enfant, il a une passion : le navibotellisme.

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Après plus de 50 ans de pratique, Georges était passé maître dans cet art qui consiste à reconstituer un paysage marin à l’intérieur d’une bouteille.
Il commençait toujours par donner forme à la mer en coulant et en travaillant une résine. Ensuite, Georges ajoutait quelques oiseaux. Il collait de minuscules goélands, mouettes et fous de bassan à l’intérieur de la bouteille, dans la partie supérieure, ce qui leur donnait l’air de planer au dessus de la mer.
Enfin, il fallait faire entrer le bateau. Georges réalisait une maquette en toutes petites pièces détachées, qu’il montait ensuite à l’intérieur de la bouteille à l’aide de pinces. La précision nécessaire à la tâche interdisait à Georges toute consommation d’alcool. Peu de gens le savent, mais les navibotellistes ne boivent pas.

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Le 8 avril, après avoir travaillé d’arrache-pied, sa maquette du Diamond Princess était prête. Elle était composée de 578 morceaux, que Georges allait maintenant devoir assembler et coller à l’intérieur de sa bouteille de saké.

Le 13 avril, quand il posa la cabine 153, il fut submergé par l’émotion. C’était celle qu’il avait occupé avec sa femme durant de longues semaines, avant de pouvoir être évacués et rapatriés en France. Et dans la cabine 152, il s’en souvenait très bien, il y avait un gros monsieur. Du jour au lendemain, ils ne l’avaient plus entendu ronfler.

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Le 25 mars, Georges commença à travailler sur un nouveau projet de navire en bouteille.

Le flacon devait être en harmonie avec le bateau et il jeta son dévolu sur une bouteille de saké. Le goulot était très long et peu large. L’épaule de la bouteille était tombante comme il les aime et le ventre bien renflé. Il décolla l’étiquette et nettoya le verre, tout en songeant à la manière de faire entrer un trois mâts à l’intérieur de Sibeth Ndiaye.

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Georges acheva son œuvre le 15 avril. Il referma la bouteille avec son bouchon et pour la première fois de sa vie de navibotelliste, il colla les minuscules oiseaux sur la surface extérieure du verre. Il avait choisi des albatros, en hommage à Charles Baudelaire, et pour signifier qu’il ne mettrait plus les pieds sur un bateau.

Le dimanche 19 avril, Sibeth Ndiaye s’exprima à nouveau au sujet du port du masque. Après l’avoir entendue, Georges se dirigea vers le salon, ouvrit le grand buffet et en sortit la bouteille de chouchen qu’il réserve habituellement à ses invités. Il transvasa son contenu dans la bouteille renfermant le Diamond Princess. Il la reboucha, la secoua frénétiquement, et la rangea dans la porte du réfrigérateur.

Il irait la boire dehors, sur le port.