Patate chaude

CHRISTELLE

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Christelle a longtemps cru que l’adjectif « casanier » désigne les personnes qui aiment rester plongées dans leur intériorité. Depuis son plus jeune âge, elle s’adonne elle-même au plaisir de pantoufler dans ses pensées. Aujourd’hui, Christelle est étudiante aux Beaux Arts et pour elle, la création est un moyen de partager le mystère de la connaissance de soi. Elle cherche à retranscrire, sous des formes plastiques, le travail d’introspection qu’elle mène depuis presque toujours.

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En janvier 2020, le motif qu’elle souhaitait travailler pour son exposition de fin d’étude était celui des poupées russes. À la manière des candidats de Top Chef qui déclinent le même ingrédient d’un plat en diverses manières (pomme rôtie, crue, en compote et en jus), Christelle avait imaginé trois variantes de poupées pour son diplôme :

– Elle accueillerait le jury à l’entrée de l’exposition, couverte d’une très épaisse couche de costumes traditionnels russes, lui donnant l’air d’une grosse matriochka. Elle ôterait les couches les unes après les autres, jusqu’à se retrouver nue, son corps tatoué des mêmes motifs à fleurs que les costumes gisant au sol.

– Le jury serait ensuite invité à pénétrer dans une installation monumentale, ayant la même structure gigogne qu’une poupée russe. En pénétrant à quatre pattes dans l’ultime poupée, il y découvrirait un bouquet de fleurs parfaitement desséchées.

– Dans une petite pièce attenante, Christelle présenterait enfin des dessins techniques, dont l’esthétique trancherait radicalement avec l’installation et la performance précédente. Une poupée russe serait présentée en coupe, comme si elle avait été découpée en tranches.

Au début du mois de mars, elle avait présenté son projet de diplôme à son chef d’atelier. Il s’était montré mitigé : le symbole de la poupée russe était un peu mièvre et pour bousculer Christelle, il avait dressé un parallèle entre la matriochka et l’oignon. Elle n’avait pu retenir ses larmes.

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Les premiers jours du confinement, Christelle était restée prostrée sur son canapé-lit. Quand elle regardait à l’intérieur d’elle-même, elle n’y trouvait tout simplement rien. La seule chose dont elle se sentait capable était de peindre une patate blanche. Ou bleue.
En l’observant, un voisin s’était fait la réflexion que peu de représentants du règne animal étaient capables de s’enrouler sur eux-mêmes pour former une boule aussi parfaite. À part, peut-être, le pangolin.

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Quand Christelle avait compris que le confinement allait être prolongé, elle avait cherché du réconfort en pensant aux artistes qu’elle aime. Elle avait tenté d’imaginer comment Grégor Schneider, un plasticien allemand, vivait la situation actuelle.
L’œuvre de Schneider avait pour objet sa propre maison, dans laquelle il avait entrepris de doubler les cloisons, d’épaissir les portes, de multiplier les faux-plafonds, obstinément, jour après jour. Ses œuvres à domicile se nommaient « mur devant un mur », « couloir dans une pièce » ou « plafond sous un plafond », des œuvres dont la finalité était de réduire progressivement l’espace habitable.
Ce matin du 30 mars, Christelle imaginait Grégor Schneider sur le trottoir, devant sa maison de Reydt. Il avait peut-être achevé son œuvre en plein confinement et atteint l’objectif qu’il s’était toujours fixé : que sa maison le jette dehors.

Les jours suivants, Christelle avait tenté de se remettre à son travail d’introspection, en vain : son moi profond  lui était devenu inaccessible. Chaque plongeon à l’intérieur d’elle-même était immédiatement contré par une puissante poussée d’Archimède. Elle avait eu cette sensation troublante de ne plus pouvoir accéder à sa propre intériorité, de se retrouver enfermée à l’extérieur d’elle-même.

Christelle dormit trois jours. Se réveilla le 6 avril. En buvant son café, elle fit l’inventaire des options qui s’offraient à elle :
Forcer le cadenas de ses pensées (pile).
Ou partir explorer le monde (face).

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Le 7 avril, Christelle se posta à sa fenêtre, et observa. Pour la première fois de sa vie, elle regarda autre chose qu’elle-même. Mais le monde extérieur lui était si peu familier que ce simple geste lui avait procuré une vive sensation d’étrangeté.

Quand une amie des Beaux-Arts l’appela pour prendre des nouvelles, elle lui raconta sa prise de conscience. Son inexpérience de tout. Sa virginité que le moindre pigeon effarouchait. Son amie trouva cela passionnant. Pour elle, le regard de Christine était pur, « tout neuf », pas encore encombré de multiples couches de représentations du monde. Elle l’encouragea donc à traduire en des termes plastiques ce qu’elle était en train de vivre. Sur ses conseils, Christelle passa la nuit à se documenter sur la cartographie médiévale.

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Christelle engagea son projet cartographique le 11 avril. Elle déroula une grande feuille, et dessina en son centre une île minuscule, nommée « Chris ».
Dans le blanc tout autour, elle traça en lettres gothiques les termes Hic sunc dracones. Une phrase latine (littéralement : « Ici sont des dragons ») utilisée en cartographie médiévale pour désigner les territoires inconnus, et donc potentiellement dangereux.
Elle procèderait par allers-retours. Elle partirait en expédition des jours durant, puis reviendrait à sa carte pour y faire figurer les territoires découverts.

Le 12 avril, Christelle quitta son domicile avec un sac dos et une gourde remplie d’eau. Elle fut stoppée à 1485 mètres de chez elle par deux policiers qui lui demandèrent ses papiers. En rentrant chez elle, elle déroula sa carte et, juste à côté de sa petite île, elle traça un super-continent qu’elle nomma : « Ministère de l’Intérieur ».

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