Patate chaude

AUGUSTA

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Dans la nuit du 10 au 11 mars 2020, Augusta a rêvé de la statue de Montaigne, installée devant l’entrée de la Sorbonne. Dans son rêve, et comme le veut la tradition réelle, des centaines d’étudiants superstitieux faisaient la queue pour toucher le pied de la statue avant leurs examens. Augusta, de l’autre côté du trottoir, hurlait «Montaigne n’a pas respecté les gestes barrières, il ne s’est pas lavé les pieds !». Cela faisait plusieurs jours que les médias répétaient en boucle ces fameux gestes censés sauver la vie.

Augusta vit à Paris, elle a 45 ans et elle est plasticienne. Elle conçoit des œuvres tactiles, conçues pour être touchées. Sa prochaine exposition est prévue pour septembre, dans sa galerie parisienne.

Vers l’âge de cinq ans, elle et ses parents avaient visité une fondation d’art contemporain en Suisse, et son père avait voulu voir de plus près l’une des œuvres accrochées dans l’espace. À peine avait-il effleuré la chose qu’une alarme stridente avait retenti. Le gardien s’était précipité vers lui pour le sermonner et les autres visiteurs les avaient regardés d’un air méprisant. Augusta s’était enfuie et enfermée dans les toilettes. Elle y était restée plus d’une heure.

Aujourd’hui, Augusta veut combler la distance entre l’Art et le public. Et le meilleur moyen –selon ses termes– est de les mettre directement en contact.

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Le 31 mars, Augusta reçut un mail de sa galeriste, lui annonçant que son exposition était repoussée, sans qu’une nouvelle date lui soit proposée.

Le 4 avril, en allant faire ses courses, Augusta avait été frappée par l’allure nouvelle des files d’attente, qui s’étiraient parfois sur plusieurs centaines de mètres. Les gens respectaient les règles de distanciation sociale, se tenant à un ou deux mètres les uns des autres. Comme si les gens étaient tous devenus des œuvres d’art, les uns pour les autres. À la nuance près que personne ne se regardait.

À l’annonce du confinement, Augusta avait fait les achats nécessaires, essentiellement des produits d’entretien. Elle avait passé les deux premiers jours à nettoyer à l’alcool à 90°c chacun des objets présents chez elle. Les trajets qu’elle connaissait le mieux, c’étaient ceux qui menaient ses mains d’une chose à une autre. Et le fait est que les mains d’Augusta parcouraient des kilomètres.

Son vidéoprojecteur, qui lui servait jusqu’alors à visionner des films sur le grand mur blanc du salon, avait été réquisitionné pour une autre mission. Il diffusait désormais en boucle un tutoriel montrant comment bien se laver les mains. Augusta avait ralenti la vidéo pour étirer le temps de lavage à 30 minutes. Ces images la rassuraient.

Au soir du 19 mars, son grand ménage terminé, Augusta se servit plusieurs verres de Ricard. Elle pensa aux choses de ce monde qui ne seraient pas contaminées par le covid-19. Elle songea à tous ces chefs d’œuvres de la peinture qu’aucune main n’effleure jamais. Elle pensa aux femmes nues de Rubens. Malgré leur très grand âge, elles ne risquaient pas de mourir du virus. Elles se tenaient toujours à bonne distance des postillons.

Augusta vérifia sur Internet : les femmes de Rubens avaient presque 350 ans.

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Augusta, quant à elle, avait pris soin de contempler chaque

qui l'entourait.

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être

Les jours suivants, elle était devenue obsédée par le vide qui s’était installé entre les gens. Cet éloignement l’affectait profondément. Au téléphone, une amie avait tenté de lui remonter le moral en lui proposant une autre image : elle lui avait parlé de l’atmosphère particulière qui semble entourer certaines personnes, et qu’on appelle l’aura. Elle lui avait dit que devant les supermarchés, chaque être humain en était désormais recouvert d’une couche épaisse. Et elle avait cité Rudolf Steiner en ces termes : « l’homme complet est deux fois plus haut et quatre fois plus large que son corps physique ».

Augusta ne connaissait pas Steiner. Elle se renseigna sur Internet. Elle découvrit que Steiner était un célèbre représentant des sciences occultes qui avaient fait de nombreux adeptes au cours du 20ème siècle. De nos jours, les apôtres de Steiner militaient contre les vaccins, et liaient explicitement le covid-19 à la diffusion de la 5G.

Augusta décida de couper tout contact avec son amie.

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Le 25 avril, la galeriste d’Augusta lui annonça qu’elle mettait un terme à leur collaboration, précisant laconiquement qu’elle n’était plus intéressée par ses œuvres tactiles.
Augusta n’en fut pas émue. Elle ne voyait plus l’intérêt de rapprocher les œuvres du public, alors que le premier défi était désormais de rapprocher le public du public. Quand le déconfinement serait annoncé, Augusta en était sûre, la distanciation resterait de rigueur. Et les gens intérioriseraient pour longtemps ce comportement. Peut-être pour toujours.

Une pensée la rassura cependant.

Pour que les êtres humains puissent se tenir à bonne distance les uns des autres, il nous faudrait beaucoup plus d’espace.

La France était trop petite.

Le monde aussi.